Indochine française, hier et aujourd’hui

Indochine française, hier et aujourd’hui

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Christine Niles

En 1620, après un voyage éprouvant d’Europe, deux jésuites posèrent le pied sur les rivages de l’Indochine – une péninsule quatre fois plus grande que la France, bordée au nord par la Chine et à l’ouest par l’Inde.

Des missionnaires portugais avaient déjà accosté sur ces mêmes rivages un siècle plus tôt mais ils avaient peu progressé au sein des populations. Le courage et le dévouement de ces nouveaux prêtres français – le Fr. Alexandre de Rhodes et le Fr. Antoine Marquez – bénis de Dieu, eurent pour résultat la conversion de plus de 6 000 âmes en sept ans.

Dans les quarante années qui suivirent, des milliers de personnes rallièrent la Foi catholique, à tel point que la Société des Missions-Étrangères nouvellement établie à Paris – fondée dans le but d’évangéliser des terres païennes – ressentit le besoin d’envoyer outre-mer des hommes en renfort. Les premiers vicaires apostoliques s’y installèrent, chargés de superviser l’administration spirituelle du Tonkin et de la Cochinchine (aujourd’hui, respectivement Nord et Sud Vietnam). Sous leurs soins, des paroisses et des séminaires furent fondés et un clergé autochtone fut formé pour servir son peuple.

Cependant, le monarque local, hostile, finit par interdire le culte catholique. Ce fut le début des persécutions, par intermittence pendant deux siècles. Plusieurs milliers de catholiques furent torturés et assassinés.

L’auteur, à gauche, avec sa mère et son frère, 1974

Le Fr. Pierre Joseph Pigneau, envoyé de France en 1765, peut être considéré comme celui qui réussit à faire pénétrer profondément le catholicisme en Indochine. En seulement six ans, son enthousiasme gagna à lui de nombreuses âmes ; il fut aussi nommé vicaire apostolique de Cochinchine et évêque d’Adran. Monseigneur Pigneau aida à rétablir le prince d’Annam sur son trône – et de ce fait, à obtenir la liberté de culte dans toute la région méridionale. La Foi catholique se développa sur plus d’un demi-siècle.

Mais ce contexte favorable ne dura pas. Les successeurs au trône firent tout ce qui était en leur pouvoir pour éradiquer toute trace de catholicisme. En 1833, les fidèles furent sommés de renier leur foi. Pour le prouver, ils durent fouler aux pieds un crucifix. Et tous les prêtres furent condamnés à mort.
Comme les jésuites poursuivis par l’Angleterre protestante, ces missionnaires durent se cacher, passant en secret d’un lieu à l’autre afin d’offrir aux fidèles le réconfort des sacrements. Ils trouvèrent refuge chez des autochtones convertis et loyaux envers leurs bergers. Comme leurs prédécesseurs, les prêtres capturés furent torturés, décapités et démembrés. Les cellules de prison regorgèrent de catholiques, beaucoup mourant sur place. Mais rares furent les cas d’apostasie. Même parmi ceux ayant renié leur Foi sous la torture, ils se repentirent vite et se réconcilièrent avec l’Église.

En 1841, l’empereur – déclarant que les catholiques conspiraient contre lui – ordonna que tous les prêtres étrangers soient noyés dans les rivières et que tout le clergé local ait le corps coupé en deux. En 1855, le catholicisme devint hors-la-loi dans tout le pays et les massacres redoublèrent. Le sang de nombreux martyrs détrempa le sol indochinois durant sept années.

Les fonctionnaires du Gouvernement ne firent preuve d’aucune pitié. Des centaines de couvents et de villages catholiques furent réduits en cendres et leurs habitants massacrés ou emprisonnés. Un tiers du clergé local fut éliminé. Sur les 300 000 fidèles dispersés, 40 000 succombèrent à la maladie ou à la famine.

Au total, 600 000 catholiques moururent de persécution.

La France, indignée par cette agression, envoya des navires pour s’emparer de Tourane (actuelle Danang) puis de Saïgon. L’empereur, craignant la puissance de ses ennemis, signa un traité en 1862 qui cédait des portions de Cochinchine aux autorités françaises. Il promit la liberté de culte.

Les persécutions cessèrent – un temps. C’est alors que le martyre des anciens porta ses fruits : la Foi se répandit rapidement et l’Église accueillit un nombre considérable de nouveaux convertis. Les baptêmes triplèrent entre 1865 et 1869. Les paroisses et les couvents détruits servirent de support à de nouvelles structures où la Foi catholique allait enfin retrouver un toit et prospérer.

La liberté dont bénéficiait le Sud ne se répercuta pas dans le Nord. Les catholiques étaient harcelés par les mandarins locaux pendant que les fonctionnaires du Gouvernement regardaient ailleurs. En réponse à cette violation du traité, la France intervint et s’empara des villes les unes après les autres le long de la péninsule septentrionale. Les représailles furent rapides et féroces : les soldats annamites violèrent, pillèrent et massacrèrent les fidèles. Le nombre de catholiques martyrs atteignit de nouveau plusieurs milliers.

 

Les persécutions prirent fin grâce au Traité franco-annamite de 1886, qui donna les pleins pouvoirs à la France. C’est ainsi qu’est née l’Indochine française – une fusion de quatre protectorats français : l’Annam, le Tonkin, la Cochinchine et le Cambodge (le Laos les rejoindra en 1899).
Cette période de gouvernement colonial fut le témoin d’un épanouissement exceptionnel de la Foi catholique dans l’Histoire de l’Indochine. Le catholicisme octroyait un statut privilégié et, au tournant du siècle, le nombre moyen de convertis par an se chiffrait autour de 50 000. Le clergé local était plus nombreux que dans tout autre pays missionnaire du monde.

Toutefois, le Mal étant toujours à l’œuvre, cette période de chance s’acheva au milieu du XXe siècle lorsque Hô Chi Minh se déclara Président de la République démocratique du Nord Vietnam, prenant le contrôle du Sud quelques années plus tard. Le Gouvernement français prit fin en 1954.
Sous le régime communiste, la Foi fut placée sous interdit et le catholicisme s’affaiblit rapidement, jusqu’à nos jours où il ne représente plus qu’une fraction de la population. Mais la présence française est ressentie partout, aussi bien dans la religion, la langue, l’architecture, la danse ou la cuisine. Ce fut le Fr. de Rhodes qui latinisa le vietnamien : il transcrivit la langue tonale en caractères occidentaux encore utilisés aujourd’hui. Saïgon, la première capitale de l’Indochine, témoigne encore de l’influence française dans son architecture, ses rues bordées d’arbres et ses jardins publics. La danse de salon, un loisir populaire chez les Vietnamiens, est une importation française. Les contributions françaises à la cuisine vietnamienne sont trop nombreuses à énumérer : on y trouve, entre autres, le café, le fromage, la pâtisserie et de nombreuses spécialités.

La fille aînée de l’Église eut un jour une fille bien-aimée en Indochine ; celle-ci s’est maintenant débarrassée de sa mère. Malgré cela, l’esprit venu de France est resté.

UN MONDE DÉTRUIT : le théâtre municipal de Saïgon dans les années 50

UNE SCÈNE DE RUE EN INDOCHINE FRANÇAISE : souvenirs doux-amers d’avant le Vietnam communiste

UN PAYS CATHOLIQUE : les motos filent devant la basilique de l’Immaculée-Conception à Saïgon, construite à l’époque de l’Indochine française

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